Avant-propos
de l'ouvrage
Regards d'une génération de juristes sur le droit international
 
 

L’idée très simple de cet ouvrage est de donner la parole à une génération de juristes pour exprimer son point de vue sur le droit international au début du XXIème siècle.
Cette idée nous est venue au cours d’un déjeuner entre amis près de la Sorbonne durant lequel il nous est apparu difficile de nous identifier aux générations plus anciennes, ou plus jeunes.
Comme souvent lorsque l’on « refait le monde », nous sommes partis avec la ferme conviction que nous parviendrions à faire quelque chose de ce projet.
Simplement, à la différence de bien des promesses faites dans l’enthousiasme d’un repas, nous sommes allés au bout de cette démarche.
Le présent volume en est le résultat.

 
 
L’idée était donc de réunir dans un ouvrage les contributions d’une génération arbitrairement définie comme celle au cœur de laquelle nous sommes (mutatis mutandis ceux qui sont nés autour de 1960, c’est-à-dire entre 1955 et 1965) pour faire le point sur la manière dont cette génération « pense » le droit international.
Il nous a semblé en effet que cette génération avait pour particularité d’avoir accédé à la conscience après les événements de Mai 1968 mais avant la vision plus nettement libérale qui fut celle des années 80.
 
 
Nous reconnaissons que ce constat est essentiellement français mais il correspond à l’idée que chaque génération a ses repères événementiels au moment de devenir un « adulte pensant » (Mai 1968 pour ceux nés entre la fin de la guerre et le début des années 50, Chute du mur de Berlin et triomphe du libéralisme pour ceux nés à la fin des années 60 et au début des années 70, et pourquoi pas, le 11 septembre 2001 pour les plus jeunes).
On peut donc considérer que notre génération « intermédiaire » ne possède pas un tel repère (trop jeune pour Mai 1968 et trop vieille pour le mur de Berlin, par exemple, mais ce ne sera pas vrai partout et pour tous : guerre du Vietnam pour les américains, et divers événements pour d’autres) et aurait une vision différente de celle de nos aînés (par exemple, pour le droit international du développement qui a tant marqué la génération précédente), et par rapport à certains de ceux qui nous suivent (plus ancrés dans une démarche « libéralo-théorique »).
Cela ne signifie pas que nous avons échappé aux mirages des lendemains qui chantent ou, à l’inverse, à un certain triomphe du libéralisme, mais qu’il y a peut-être une mixité entre utopie et réalisme qui pourrait être notre marque.
En clair, il s’agit d’une perception que nous avons voulu confronter à celle de collègues de notre âge, dont les origines sont différentes et qui proviennent du monde entier.
 
 
La vision que nous avons les uns et les autres du droit international sort d’abord de ce creuset qu’est notre enseignement et de notre pratique nationale du droit.
Dans cette manière de voir le droit international, se loge inévitablement un phénomène de justification de notre part en raison de ce que nous souhaitons qu’il soit suivant nos modes de pensée, notre histoire, notre culture, notre sexe, ou nos idéaux, bref suivant notre contexte personnel.
La culture juridique nationale, le mode de pensée façonné et enseigné, le vécu, resurgissent, invisibles, mais si efficaces !, au sein même de notre vision du droit international.
Mais elle correspond aussi à celle que nous avons partagée avec d’autres internationalistes.
C’est pourquoi un projet comme celui-ci n’obéit pas à une quelconque aventure narcissique dont nous serions les héros bien dérisoires, mais au dévoilement d’une « vérité » multiple sur le droit international.
Cela oblige parfois à un discours sur soi mais les itinéraires rassemblés et les visions mises bout à bout dessinent un paysage intellectuel, souvent masqué, à partir duquel on voit émerger des questions théoriques, des enjeux pratiques et des débats de méthode.
 
 
Tout ceci nous renvoie à notre génération avec tout ce qu’elle comporte de totalement ordinaire par rapport aux autres et de spécifique précisément en sa qualité de témoin générationnel d’une certaine phase d’évolution du droit international et de sa pensée.
La notion de génération relève moins d’un fait chronologique ou biologique que d’une expérience possible d’identité commune, une commune empreinte aux mêmes évènements, qui suppose souvent un événement bouleversant, un événement fondateur.
C’est une idée évanescente, floue et ambiguë, qui a été en son temps durement critiquée car elle peut être utilisée pour traduire un projet hégémonique d’imposer ses propres critères ou présupposés à travers un concept neutre d’auto-description. Cela peut traduire aussi cette ambition de la jeunesse de vouloir entrer dans l’arène en se frottant au cuir épais des générations précédentes… mais, en ce qui nous concerne, nous sommes tous d’âge suffisamment mûr pour ne plus avoir ce genre de tentation.
Les théories vieillissent, nous aussi.
Mais l’idée générationnelle permet aussi un discours alternatif, elle donne à comprendre d’une autre façon la réalité du monde du droit que l’on vit et peut servir de point de repère culturel particulièrement intéressant.
 
 
Nous sommes au cœur d’une génération pour qui la notion de progrès a été durement problématisée par les errements du passé internationaliste, pour qui les repères des grands édifices doctrinaux se sont dissous et pour qui se posent, en raison de l’extension exponentielle du droit international, toujours plus de questions nouvelles, mais pour lesquelles il n’y a plus de réponses prédéterminées par des certitudes préexistantes.
Le recul avéré des grandes constructions théoriques, qui ont fait la gloire de la doctrine internationaliste durant l’entre-deux-guerres, fait perdre la possibilité de se référer avec certitude à des théories préétablies.
Et il est plus difficile encore de répondre à ces questions aujourd’hui en raison de l’indétermination et l’entrecroisement des courants de pensée internationalistes.
Notre vision dépend donc aussi des limites posées à notre capacité de représentation en raison du droit international lui-même et de l’évolution de la pensée.
 
 
L’exercice proposé ne s’adresse pas à des personnes prises au hasard.
En effet, collectivement ou individuellement, nous connaissons tous les trois les personnes contactées avec lesquelles nous avons des rapports amicaux.
Ce qui se donnait sous une forme individuelle et culturelle se retrouve alors sous une autre forme opératoire, au coeur de ce lien collectif d’internationalistes.
L’amusement est dans la comparaison de nos travers nationaux et culturels, beaucoup plus que dans celle des qualités de nos expériences, quoique pour certains, cette expérience ait été beaucoup plus douloureuse que la nôtre et donc moins sujette à rire.
Le sérieux résulte des visions échangées et des interrogations soulevées qui sont comme relayées des uns aux autres à travers les pays et les régions du monde.
Et puis nous avons internet.
Cette révolution a soudé notre génération par la facilité de communication qu’elle instaure à travers la planète, les échanges intellectuels, la camaraderie et la confrontation d’expériences et d’idées en temps quasi constant.
L’autre fil directeur de ce projet est donc d’établir un cercle de contacts entre des internationalistes du monde entier issus de la même génération.
Il est évident que le choix fait par les initiateurs de ce livre comporte en cela une part d’arbitraire et que nous connaissons probablement tous d’autres collègues qui auraient pu entrer dans le cadre défini.
En outre, certains de ceux que nous avons contactés n’ont malheureusement pas pu se joindre à nous et il en ressort une représentation quelque peu incomplète par rapport à ce qui aurait été un résultat optimum.
Il n’en reste pas moins que nos contemporains nous offrent ce que nous espérions, en nous intéressant toujours, en nous surprenant parfois et, surtout, en nous aidant à déplacer notre regard.
 
 
L’exercice consistait pour chacun à développer le même thème, à savoir :
« Quelle est votre vision du droit international à l’aube du vingtième siècle ? »
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Nous avons insisté pour que l’approche soit la plus large et théorique possible, autrement dit, il nous a semblé qu’il ne serait pas souhaitable de rattacher les contributions à un domaine précis du droit international ou à la spécialité de l’auteur, même s’il est absolument logique que les origines et la culture de chacun aient ressurgi, ainsi que les objets plus spécifiques d’étude.
A partir de là, chaque auteur était libre de mettre le titre ou le sous-titre qu’il souhaitait.
Cet exercice peut paraître presque trop évident mais c’est exactement le genre d’exercice que l’on ne demande jamais (peut-être parce que cela paraît ambitieux).
Il nous a paru intéressant pour faire une sorte de bilan « générationnel » qui, conformément à l’idée d’un brassage non hiérarchisé de communications provenant d’horizons très divers, les présente dans l’ordre alphabétique des noms des auteurs.
 
 
Nous remercions vivement tous les amis internationalistes du monde entier (puisque tous les continents sont représentés) qui ont répondu présent, s’étonnant parfois dans un premier temps de ce projet, puis se prenant finalement au jeu de la personnalisation impliquée par cet exercice inusité . Il y a dans la plupart des communications une liberté dans le ton et le propos qui ne rentre sans doute pas dans le schéma de ce que nous lisons habituellement. C’est exactement ce que nous souhaitions. Et peut-être même, ce faisant, nous sommes-nous, à notre manière et bien modestement, appropriés les mots d’Albert Camus dans son Discours de Suède :
« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu'elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. Héritière d'une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd'hui tout détruire mais ne savent plus convaincre, où l'intelligence s'est abaissée jusqu'à se faire la servante de la haine et de l'oppression, cette génération a dû, en elle-même et autour d'elle, restaurer, à partir de ses seules négations, un peu de ce qui fait la dignité de vivre et de mourir. Devant un monde menacé de désintégration, où nos grands inquisiteurs risquent d'établir pour toujours les royaumes de la mort, elle sait qu'elle devrait, dans une sorte de course folle contre la montre, restaurer entre les nations une paix qui ne soit pas celle de la servitude, réconcilier à nouveau travail et culture, et refaire avec tous les hommes une arche d'alliance. Il n’est pas sûr qu’elle puisse jamais accomplir cette tâche immense, mais il est sûr que, partout dans le monde, elle tient déjà son double pari de vérité et de liberté » (1958, Folio, pp. 18-20).
 
 
Et nous en profitons pour remercier également David Lemétayer, Ingénieur d’Etudes au CERDIN, pour son travail de mise en forme et de relecture, ainsi que Pascal Le Hec, graphiste, qui a si bien traduit en couverture les multiples regards exprimés par écrit dans l’ouvrage.
 
 
Emmanuelle Jouannet   Hélène Ruiz Fabri   Jean-Marc Sorel